Voyage hors du temps à l’abbaye de Cîteaux
Fin septembre 2024, Louis et moi avons vécu une expérience hors normes. Pendant 72 heures, nous nous sommes plongés dans le quotidien des moines de l’abbaye de Cîteaux, appareils photo en main, pour documenter leur vie dans ce lieu chargé de spiritualité.
Fondée en 1098, l’abbaye est le berceau de l’ordre cistercien, qui a marqué l’Europe médiévale par sa doctrine. Aujourd’hui encore, ses moines vivent selon la règle de Saint-Benoît : leur journée s’organise autour de la prière, de la lecture et du travail.
Notre immersion dans la vie monastique
En immersion totale, nous nous mettons au diapason de leurs activités quotidiennes. La journée est marquée par les sept offices religieux, du matin au soir. Elle débute par les Vigiles à 4 heures, suivies des Laudes avant le petit déjeuner. La Messe puis Sexte précèdent le repas de midi. Après une courte sieste, None relance le rythme, puis les Vêpres sonnent la fin de l’après-midi. Enfin, les Complies chantées à 20 h annoncent un repos bien mérité.
Le silence, règle d’or de la journée, favorise l’introspection et permet une concentration totale sur les tâches. Nous sommes frappés par leur discipline et leur complicité, malgré la rareté des échanges verbaux. Leur mode de vie contraste radicalement avec le nôtre, loin du rythme effréné que nous subissons (ou que nous nous imposons).
La lecture, rituel paisible de l’abbaye de Cîteaux
Les heures consacrées à la lecture du matin nous plongent dans une atmosphère feutrée. Dans une salle austère à la décoration d’un autre temps, les moines s’installent à leur bureau. Il est 5h00 et, à peine les matines sonnées, chacun allume sa lampe pour reprendre la lecture de la veille.
Les ouvrages sont étonnants : certains lisent Vivre avec Chat GPT quand d’autres reprennent la règle de Saint-Benoît. Seul le froissement des pages et quelques bâillements discrets troublent le silence, immédiatement absorbés par la vieille moquette accrochée aux murs.
Un savoir-faire perpétué à la fromagerie
Plus tard dans la matinée, après la Messe et un petit déjeuner bien mérité, nous retrouvons les moines à la fromagerie. La ferme se trouve à une centaine de mètres de l’église. Ici, l’habit monastique est troqué contre un pantalon et un tee-shirt blanc, plus adaptés au travail manuel. Nous chaussons des bottes préalablement stérilisées avant d’accéder à la petite usine.
Chaque moine est responsable d’une tâche : certains retournent les fromages, d’autres font cailler le lait ou s’occupent du moulage. L’organisation précise rappelle le fonctionnement d’une grande unité agroalimentaire. Mais ici, on travaille en silence et chacun sait ce qu’il a à faire.
Les repas favorisent le partage et l’apprentissage
Le soir venu, après les Vêpres, nous dînons en leur compagnie, dans un silence plus relatif. Chaque semaine, un moine est désigné pour faire la lecture à ceux qui se restaurent. Lors de notre passage, les ouvrages à l’honneur étaient La Gloire de mon Père de Marcel Pagnol et Ma Vie sans Gravité de Thomas Pesquet.
Le repas est l’un des moments où le partage se révèle pleinement. Les traits d’humour des récits suscitent des rires discrets et des regards complices. Le temps du réfectoire est mis à profit pour s’instruire, une fois encore par la lecture.
En fin de repas, nous contribuons aux tâches communes : débarrasser les tables, laver la vaisselle. Au monastère, pas de lave-vaisselle. Tout se fait à la main, dans la continuité d’une vie simple, rythmée par le travail collectif. La hiérarchie disparaît : le père abbé essuie les assiettes au même titre que ses frères.
Un projet au service de la mémoire et de la transmission
Cela n’explique toutefois pas pourquoi nous avons partagé ce temps avec les moines. À l’origine, l’abbaye de Cîteaux nous a sollicités pour réaliser une vidéo destinée à sensibiliser et convaincre d’éventuels mécènes. L’objectif était de mettre en lumière l’état critique du bâtiment – autrefois dédié aux décisions régissant l’ordre cistercien – et l’urgence de le restaurer. Pour cela, les moines doivent réunir 15 millions d’euros.
Au lieu d’un simple film, nous avons opté pour un livrable hybride qui mêle subtilement photographie et vidéo pour offrir un récit riche et nuancé. En nous appuyant sur l’interview d’un moine, nous dévoilons l’histoire et la fonction du bâtiment, et illustrons son état de délabrement.
La vidéo en couleur ancre le monastère dans le présent, tandis que la photographie documentaire en noir et blanc fige l’émotion et l’intention. Ensemble elles illustrent comment le mode de vie séculaire des moines perpétue l’héritage de la doctrine cistercienne, intimement lié à l’existence et à l’utilité du définitoire.
Ce mariage harmonieux des médias tisse un récit puissant, reliant l’usage millénaire du définitoire aux réalités contemporaines des moines.
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